Haute Ecole Libre Mosane

Dans tous leurs états

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Si le psychomotricien est aujourd’hui « dans tous ses états », c’est peut-être parce que son métier est en mal de (re) connaissance, parce ses pratiques sont disparates, au nord comme au sud et tendent à s’éloigner de l’objet originel de la «psychomotricité», ou encore parce ce que ses «actes de soin» ne sont pas réglementés et qu’il ne sait plus « sur quel pied danser » ! «La psychomotricité» n’est pas une entité «organique»! Il me semble dangereux de considérer cette praxis sous l’angle de savoirs « découpés » et hyperspécialisés avec ses méthodologies et ses champs de recherches qui peuvent parfois se révéler scientistes plus que scientifiques, en ne faisant place qu’à ce qui est visible, ce qui se marque sur des tracés encéphalographiques et produit des résultats numériques!

La psychomotricité : Un métier ou une profession ?

Si pour bon nombre de psychomotriciens belges francophones ou germanophones, leur métier semble être une évidence, celui-ci ne l’est pas pour autant sur le plan des « professions » en Belgique. L’approche sociologique des professions nous apprend que l’Histoire différencie «métier» et «profession» par différents critères s’attachant à des distinctions sociales. Ces deux notions font cependant référence au même modèle, celui des « corporations ». Dans le courant interactionniste, «le point de départ de toute analyse sociologique du travail humain c’est la division du travail. On ne peut séparer une activité de l’ensemble de celles dans lesquelles elle s’insère et des procédures de distribution sociale des activités ». C’est le diplôme (licence) et le mandat (mandate) qui constituent les bases de la division morale du travail. Le diplôme sépare certains professionnels des autres. Le professionnel effectue des tâches qui sont liées à une satisfaction symbolique et à une définition prestigieuse liée à son mandat, c’est-à-dire la mission qui lui est confiée et qui comporte des règles, une déontologie. Pour Hugues, c’est « la nature même du savoir du professionnel qui est au cœur de la profession », tandis que « la justification "scientifique" n’est, dans cette problématique, qu’un écran de fumée ». Un autre critère avancé par Hugues est celui de l’existence d’institutions destinées « à protéger le diplôme et à maintenir le mandat de ses membres et ainsi constituer des intermédiaires entre l’Etat et les professionnels et des écrans entre eux et le public ». Le mandat impliquant une mission, exclut par ce fait tout ce qui ne fait pas partie de cette mission. Selon Hugues, le mandat « s’accompagne nécessairement d’un développement d’une "philosophie", d’une "vision du monde" incluant les pensées, valeurs et significations impliquées par leur travail » et par la même occasion, il s’accompagne d’un ensemble de discriminations à l’égard de ceux que l’on suspecte de ne pas remplir ce mandat.
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Ainsi, nous dit Dubar, dans toute profession se forme un « groupe de pairs avec son code informel, ses règles de sélection, ses intérêts et son langage commun». Hugues met en évidence des stéréotypes professionnels dont la conséquence amène à «une ségrégation interne au groupe professionnel » : tous les professionnels possédant le même diplôme ne bénéficient pas de la même reconnaissance offerte à «ceux qui sont dotés des traits conformes au stéréotype dominant», cela conformément à des appartenances ethniques et sociales et la nature de leur clientèle. Ainsi, au sein d’une même profession, il est possible d’observer une forte hétérogénéité du groupe.

L’étude de Le Camus a montré à quel point les pratiques dites « psychomotrices » sont nombreuses et disparates. L’histoire du métier nous montre bien comment les psychomotriciens, autrefois formés à la base à d’autres métiers5 tant en France qu’en Belgique, se sont emparés des théories en vogue pour les intégrer à leur clinique. Si cela a pu enrichir ces dernières, cela a également contribué à les diversifier au point qu’un nombre de cliniciens pratiquant ladite « psychomotricité» ne conçoivent pas la pratique psychomotrice de leur voisin, tant celleci semble différente.

Sur le terrain socioprofessionnel en Belgique, « la psychomotricité » est encore pratiquée par des « spécialistes en psychomotricité ». Diplômés initialement dans des domaines connexes, ces praticiens sont kinés, ergothérapeutes, éducateurs spécialisés, infirmiers ou autres, détenteurs d’une spécialisation en psychomotricité. Nous pouvons alors observer une hétérogénéité dans la communauté de pratiques des psychomotriciens, différentes « cultures professionnelles» liées à une ségrégation opérée à partir des différents modèles de formations, ainsi que des différents modèles théoriques et pratiques mobilisés par les écoles et les praticiens. Ceci engendre une « certaine vision du monde » opposée à une autre. Il semble que ces visions amènent encore à adopter des postures professionnelles différentes, c’est-à-dire « une manière d’être en relation à autrui dans un espace et à un moment donnés ». Qui pratique donc réellement « la psychomotricité » ? Celle-ci doit-elle se montrer plus «fonctionnelle» ou plus «relationnelle»? À cette question qui m’est souvent posée, je réponds que « la psychomotricité », par définition, ne peut être autrement que les deux en même temps !

Une recherche exploratoire réalisée sur le terrain du bachelier paramédical en psychomotricité montre que dans l’alternance de leur formation, confrontés à différentes communautés de pratiques8 , les étudiants font face dans leur cursus et particulièrement en stage, à différents modèles de professionnalité, différentes visions du métier de psychomotricien.

Les étudiants vivent alors ce que Mokhtar Kaddouri appelle des « tensions identitaires ». Tout ceci engendre des conséquences sur le terrain socio-professionnel, dans la transmission du métier mais aussi au niveau des représentations que les sujets se font d’eux-mêmes en formation. Le discours des étudiants du bachelier semble actualiser les problématiques contextuelles et historiques du métier. La question qui se pose dès lors est la suivante : l’identité du psychomotricien doit-elle appartenir à un modèle équivoque? Cette question sociologique est saillante dans le contexte d’un métier encore « non stabilisé », en mouvement persistant.
 
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Une histoire, un concept, un objet difficile à circonscrire…

En France, le métier de psychomotricien est protégé par un diplôme d’Etat depuis 1974. Malgré l’institutionnalisation de la profession de psychomotricien chez nos voisins, l’exercice de celui-ci dans les secteurs de soins de santé et ce qu’il y fait concrètement, n’est pas toujours évident à comprendre aux yeux des autres professionnels et du public. En France, comme en Belgique, la « psychomotricité » reste polymorphe au niveau de ses propositions d’intervention. «La psychomotricité » est une notion polysémique au carrefour de plusieurs disciplines.

Elle désigne tout d’abord une fonction de l’être humain mais a également fait l’objet d’une acception par un ensemble de praticiens pour désigner des pratiques dites « psychomotrices », constituées, pour certaines, de médiations corporelles visant à « instaurer ou restaurer le lien entre le somatique et le psychique». Ces expressions émanent d’une approche holistique de la santé qui repose sur une doctrine, un point de vue. Il n’y a pas là « objet » d’une discipline mais bien une vision partagée autour d’une clinique qui est un fait.
Entre 1945 et 1973, la philosophie et la médecine spécialisée s’articulent : une «philosophie du corps » naît en France et affirme que «Le monde est cela que nous percevons ».
La psychomotricité est faite de ces notions « on ne peut plus floues » qui sont à l’image d’une sémantique imprécise qui ne permet pas de décrire « l’extrême complexité des processus thérapeutiques », et d’être au plus près de l’objet de recherche, c’est-à-dire de ce qui est observable et vécu.

Entre 1945 et 1973, la philosophie et la médecine spécialisée s’articulent : une «philosophie du corps» naît en France et affirme que «Le monde est cela que nous percevons ». À cette période, la psychanalyse influencera également les psychomotriciens : le corps est source de plaisir ou de déplaisir (il est «pulsionnel»), et les carences affectives peuvent s’avérer dramatiques pour l’être humain (Spitz). C’est enfin à cette même époque à Paris, entre 1946 et 1960, dans le «bouillonnement de ce carrefour intellectuel des années 50», que le Professeur J. De Ajuriaguerra, influencé par Wallon et Piaget, se montre précurseur du développement de la pratique psychomotrice moderne par les recherches qu’il mène en psychologie et en psychopathologie de l’enfant. En 1959, De Ajuriaguerra co-signe avec G.Bonvalot-Soubiran « le texte inaugural de la psychomotricité » concernant les « indications et techniques de rééducation psychomotrice en psychiatrie infantile», « véritable charte de naissance de ladite psychomotricité ».

À cette époque, le corps est vu comme un « corps conscient » qui doit être mis en relation avec un environnement pour y faire des expériences sensorielles, perceptives et affectives de plaisir. Ce corps sera caractérisé autour de mai 68, comme celui de « l’expression » sous toutes ses formes, devenant ainsi « corps signifiant », dernier organisateur temporel conceptualisé par Le Camus pour retracer l’Histoire de la psychomotricité. « Le transfert, l’imaginaire et l’inconscient sont présents dans la salle de psychomotricité, en même temps que les cerceaux et les ballons». Ces amalgames amèneront chez les psychomotriciens « un leitmotiv idéologique puissant ». La « thérapie psychomotrice » apparaît en France, en même temps que le mot «psycho-motricité » se verra concentré en un seul: «psychomotricité ». Parallèlement, les professions s’intéressant à la psychothérapie d’enfants intègrent dans cellesci des activités telles que le dessin, le jeu libre ou encore la relaxation. Celles-ci empiètent alors sur le terrain de pratique des psychomotriciens. C’est ainsi que certaines formations de psychologue ou autre assistant en psychologie en Belgique, intègreront dans leur cursus «de la psychomotricité» en référence aux pratiques qui « touchent au corps ». La question instrumentale du corps ne reviendra que plus tard, grâce aux travaux de A. Büllinger, en Suisse.
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Une praxis aujourd’hui en danger…

Il existe encore trop de représentations erronées du métier, prêtant à confusion, positionnant la transmission du métier dans le flou et empêchant les psychomotriciens d’asseoir leur clinique, de la faire évoluer et de la pérenniser en développant la recherche scientifique.

La praxis psychomotrice fait aujourd’hui l’objet de critiques virulentes. Dans son article, Rivière oppose « la thérapie psychomotrice fondée sur les preuves » à « la psychomotricité relationnelle ». Cet article serait représentatif d’une mouvance actuelle « affiliée aux recherches neurocognitivistes » visant à se rapprocher au plus près des sciences exactes par des démarches de recherche de type « Evidence-Based Medicine » ( EBM), son vocabulaire et ses techniques. Si les psychomotriciens et autres intervenants de la santé ont raison aujourd’hui de s’appuyer sur les neurosciences, c’est parce que ces sciences offrent un appui organiciste à la compréhension d’un trouble. Mais le danger de ne s’appuyer que sur ces sciences n’est-il pas de faire fi de tout le reste ? C’est-à-dire faut-il pour autant perdre de vue ce qui paraît être tout aussi complexe, en l’occurrence l’étayage relationnel avec l’environnement qui peut lui aussi, faire défaut dans le développement humain? Celui-ci est nécessaire à une construction identitaire qui en ce sens, ne peut être qu’énactive ! 

Pour Boutinaud & al., la démarche des recherches scientifiques formalisées est certes louable pour légitimiser les pratiques psychomotrices, leur objet et leurs résultats, mais l’approche proposée est critiquable car le champ de la psychomotricité ne peut répondre aux standards des sciences expérimentales dans lesquels « seules les données actuelles de la science sont prises en compte, reléguant au second plan l’évaluation clinique et les préférences du patient ». Ceux-ci y voient le danger de la disparition du trouble psychomoteur qui, selon cette conception est vu comme ayant une origine purement neurodéveloppementale.

Dans son article, Raynal propose de penser le symptôme psychomoteur comme une « entité originale» et de penser la praxis psychomotrice comme une ouverture à « une troisième voie […] à entendre comme une "co-création", ou, comme la rencontre de la créativité du patient avec celle du psychomotricien autour du symptôme psychomoteur, et du comment ce symptôme se raconte dans la relation soignant-soigné ». Sur le plan clinique si, dans la praxis, on tient compte des phénomènes objectivables, il est aussi un principe emprunté à la clinique psychologique dite « du cas par cas ». Le psychomotricien a donc à faire avec chaque patient dans sa singularité et la rencontre, qui bien que professionnelle, est intersubjective.

Catherine Potel définit plusieurs axes d’intervention en psychomotricité : la prévention et l’éducation psychomotrice visant l’éveil psychomoteur auprès de l’enfant très jeune ou les prématurés; les rééducations psychomotrices qui, à partir d’un bilan permettant d’objectiver un trouble, un retard, un manque à l’acquisition, sont axées sur un projet d’intervention visant une meilleure adaptation du patient; et les thérapies psychomotrices, où l’expression et les émotions sont au cœur du processus. Pour Aucouturier, la psychomotricité est «un concept du développement psychologique qui se réfère à la construction somatopsychique de l’être humain en relation avec le monde externe ». La pratique psychomotrice telle que la définit cet auteur est « une invitation à comprendre ce qu’exprime l’enfant de son monde interne, par la voie de la motricité. […] une invitation à comprendre le sens de ses comportements »
 
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Psychomotricien : un cursus présent depuis plus de 50 ans à Helmo !

 
Développé au CFEL à Liège (anciennement CFE) dans les années 60, le cursus se déclinait sous la forme d’une spécialisation. Depuis, les concepts et les pratiques se sont enrichis avec la diversification des lieux et des modalités d’exercice. Les écoles de psychomotricité ont dû s’adapter et élaborer un projet de Bachelier, répondant ainsi aux besoins et aux demandes du terrain socio-professionnel.

Élaboré et porté entre autre par B. Robinson et C. Linares (anciens professeurs à Helmo), ce projet de cursus, a pu enfin se concrétiser après plus de dix ans avec l’ouverture du bachelier en septembre 2012. Organisée en co-diplomation entre le réseau libre et le réseau provincial, la formation accueille des étudiants belges mais également français, ce qui crée quelques tensions avec nos voisins chez qui les étudiants doivent passer un concours de médecine assez couteux pour intégrer le cursus dans leur pays.

En conclusion

Les psychomotriciennes exercent du côté francophone du pays et continuent d’être engagés dans de nouvelles fonctions répondant à des besoins sociétaux auxquels d’autres professions ne répondent pas. C’est au Ministère de la santé que revient la décision d’inscrire la psychomotricité dans les professions paramédicales, au même titre que dans de nombreux autres pays. Mais cette reconnaissance fédérale poserait problème au regard de nos voisins flamands chez qui la psychomotricité est exercée par des kinésithérapeutes qui pratiquent ce métier dans une optique rééducative plus «corporelle » que « psychocorporelle ».

Si le psychomotricien est aujourd’hui « dans tous ses états », c’est peut-être parce que son métier est en mal de (re) connaissance, parce ses pratiques sont disparates, au nord comme au sud et tendent à s’éloigner de l’objet originel de la «psychomotricité», ou encore parce ce que ses «actes de soin» ne sont pas réglementés et qu’il ne sait plus « sur quel pied danser » ! «La psychomotricité» n’est pas une entité «organique»! Il me semble dangereux de considérer cette praxis sous l’angle de savoirs « découpés » et hyperspécialisés avec ses méthodologies et ses champs de recherches qui peuvent parfois se révéler scientistes plus que scientifiques, en ne faisant place qu’à ce qui est visible, ce qui se marque sur des tracés encéphalographiques et produit des résultats numériques!

La psychomotricité peutelle être pensée, observée, analysée autrement qu’une « entité énactive », c’est-à-dire se distribuant «dans tout le système de la personne en action et en situation » et se déployant « dans l’espace-temps, y compris d’autres personnes qui en font partie » ? Sans cela, ne perdrait-elle pas sa raison d’exister, telle « une mise en situation nodale de la question du psychomoteur et du corps-en-relation dans une psychopathologie développementale qui ne ferait fini du substrat équipemental et neurologique, ni du développement et du déploiement précoce des fonctions, ni de l’histoire psychique des investissements dans les relations précoces… ».

La « psychomotricité » ne s’observe et se perçoit qu’entre l’action, la sensation et la perception d’un « corps » progressivement habité par un « Je », et qui tout au long de son existence, est en mouvance perpétuelle car elle se vit! Elle est un processus dynamique, évolutif et problématique d’une «reliance» entre les fonctions mentales et motrices s’inscrivant dès la naissance dans le développement d’une personne jusqu’à la fin de sa vie. C’est cet objet théorique qui doit à mon sens, être soumis à la recherche pour développer la praxis, le métier et la formation.


Eliane Desmidt
enseignante HELMo Sainte-Julienne
e.desmidt@helmo.be

 
Extrait de Edith 3, le mook de la Haute Ecole HELMo.
 

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Contact: Sacha Munaut
Publié le : 07-12-19